L'image en sciences... toute une histoire !


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La vision a une histoire : on ne voit pas de la même manière selon les temps et les lieux. Or, le savoir et la fabrique du savoir sont des manières de voir et de faire voir.

Dossier mis en ligne le 23 novembre 2020
dans le cadre de la Nuit européenne des Chercheur
·e·s 

La construction culturelle de la vision détermine les rapports qu’entretiennent les gens avec le monde. Les scientifiques n’échappent pas à cette règle. On peut même affirmer, à la suite des historiens des sciences Daston et Galison, que les différents régimes (ou modalités) de vision sont des régimes épistémiques. Les différentes manières de regarder constituent des modes de production des connaissances. Les images produites par les scientifiques sont, en ce sens, d’excellents témoins des objectifs et des valeurs portées par les sciences au fil du temps. Se posent alors plusieurs questions : quels sont la place, les fonctions, les usages et les significations des images dans la pratique scientifique ?

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Illustration du châssis perspectif (15e - 16e siècle)
© Albrecht Dürer in: The tradition of science / Leonard C. Bruno. Washington, D.C. : Library of Congress, 1987, p. 233.
 

Selon les théories anciennes du regard, notamment celles de Platon ou d’Aristote, voir suppose un contact entre l’homme et les choses : en quelque sorte, voir c’est toucher le monde. La vision perspective, théorisée par le peintre Alberti en 1435, renverse ces théories et établit l’acte de voir d’une manière radicalement différente. Le regard scientifique, dans nos sociétés, a pour origine l’apparition de cette vision perspective. L’apparition de la perspective modifie durablement l’ensemble du positionnement humain à l’égard de tout ce qui n’est pas lui. L’homme pose désormais sur les choses un regard extérieur car observer le monde, conformément aux règles de la perspective, suppose de s’en tenir à distance. Ainsi l’homme occupe une place à part, il regarde les êtres et les choses en retrait. Cet isolement, s’il engendre les grands motifs de la mélancolie, place également l’homme en situation de surplomb.

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Illustration d’un album de botanique représentatif du 18e siècle © Thornton, Robert John (1765 - 1832) & Caldwall, James (1739-1819),
The pontic rhododendron (Linné, Carl von, 1707-1778. Disquisitio de sexu plantarum)

 

Ainsi, le modèle perspectiviste de la vision s’accompagne-t-il d’un projet scientifique. Isolé et dominant, l’homme doit non seulement comprendre le monde qui l’entoure, mais également le dominer. C’est certainement le philosophe René Descartes qui, au XVIIe siècle, formule ce projet avec le plus de clarté, en affirmant, dans son Discours de la Méthode, que grâce à nos connaissances nous pourrons « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Au XVIIIe siècle, il est important de révéler l’essence des choses : les images scientifiques proposent non des individus, mais des types. Les albums de botanique de l’époque, par exemple, ne représentent pas des spécimens particuliers, mais les modèles idéaux de telle ou telle plante. Au XIXe siècle, l’objectivité s’impose en science. Il s’agit de montrer le monde en vérité. Les images représentent donc les singularités, insistent sur les particularités de chaque chose. Dans ce contexte, l’image photographique, née dans la première moitié du siècle, apparaît à certains comme parfaite : elle serait une représentation de la nature par elle-même.

 

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Imagerie de pointe que seul l’oeil éduqué peut interpréter. Ici, globules rouges adsorbés sur une couche de cellules en culture infectées
avec du virus rougeoleux, révélant ainsi la présence de composants viraux à la surface de ces cellules © Bernard Rentier


Au XXe siècle, les avis divergent. Certains scientifiques renoncent aux images car elles sont trop dépendantes des variations culturelles et personnelles. Elles seraient donc inaptes à montrer le monde tel qu’il est. D’autres scientifiques, au contraire, estiment que leur expérience et leurs compétences disciplinaires les autorisent à réaliser des images. Selon eux, il ne faut pas renoncer aux images, pour peu qu’elles soient le fruit d’un œil éduqué, aptes à voir et à reconnaître. Depuis la fin du XXe siècle, les images scientifiques excèdent ou exacerbent le programme de René Descartes. Maître et possesseur de la Nature, l’homme contrôle aussi le monde à venir. Si les images montrent le monde qui existe, avec l’apparition des nanosciences et des technosciences, les images anticipent aussi le monde de demain. Songeons, seulement, aux modélisations virtuelles nous projetant dans un futur plus ou moins proche.

Ainsi, l’histoire nous apprend que, depuis la Renaissance au moins, il existe des transactions effectives entre « art » et « science ».

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Indications bibliographiques : DASTON Lorraine et GALISON Peter, Objectivité, Dijon, Les Presses du Réel, 2012 [2007] ; DESCOLA Philippe, La fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation, Musée du Quai Branly-Jacques Chirac/Somogy, 2010 ; HAVELANGE Carl, De l’œil et du monde. Une histoire du regard au seuil de la modernité, Paris, Fayard, 1998.

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